Du mauvais pied
Il y a des matins comme ça.
Rares, heureusement… mais inévitables.
Je me réveille un peu de travers, encore prisonnier d’une nuit agitée. Le climatiseur faisait des siennes, les bruits de la rue s’invitaient sans gêne, et mon esprit, lui, refusait obstinément de se taire. Il rejouait en boucle mes retrouvailles avec Varanasi, comme un film dont on ne trouve jamais la touche pause. Résultat : un sommeil léger, morcelé, loin d’être réparateur.
Sous la douche, j’essaie de remettre un peu d’ordre dans ce chaos intérieur. L’eau coule, les idées s’apaisent… du moins, en apparence.
À sept heures, sac sur l’épaule, appareils photo prêts, je repars à l’aventure. Une nouvelle journée de chasse aux images m’attend. Mais un détail, et non le moindre, vient gripper la mécanique : l’estomac crie famine.
Et dans ces moments-là… ma patience devient une denrée rare.
En Inde, comme ailleurs, surtout dans les zones touristiques, chaque regard peut devenir une opportunité d’affaires. Promenade en bateau, bracelets, colliers, massages… les propositions fusent. Et ici, le « non merci » a parfois une étrange tendance à se transformer en « peut-être ». Cette insistance, habituellement gérable, devient une véritable épreuve quand tout ce que je cherche, c’est un simple petit-déjeuner.
Comme si ce n’était pas suffisant, les adresses que je traque avec mon GPS se révèlent soit fermées… soit inexistantes. Une chasse au trésor sans trésor.
Puis enfin, au détour d’une artère plus animée, je tombe sur un restaurant. Disons-le franchement : pas exactement le genre d’endroit où l’on amène quelqu’un pour impressionner. Mais à cet instant précis, peu importe. J’ai atteint mon objectif. Remplir ce vide, retrouver un semblant d’équilibre… et surtout, voir réapparaître un sourire sur mon visage.
Aller vers la lumière
Ce jour-là, la lumière devient mon guide.
Je la suis, presque instinctivement, comme une boussole invisible. Mes pas me mènent là où mon regard s’accroche — un rayon, une ombre, un contraste.
Je commence le long des ghats, à capter les premières lueurs dorées qui caressent doucement les rives. Puis, à mesure que la chaleur s’installe — 37 degrés, rien de moins — je me réfugie dans le labyrinthe de la ville.
Là, entre les murs étroits, la lumière se faufile. Elle découpe l’espace, trace des chemins inattendus, surgit au bout des ruelles comme une promesse. Une invitation à continuer.
Et comme souvent en voyage, au-delà des images, ce sont les rencontres qui donnent toute sa profondeur à la journée.
Il y a Youri, un Russe au sourire franc, avec qui j’échange quelques minutes, simplement, sans attente. Puis ce photographe sud-coréen, militaire de profession, qui me demande de capturer sa présence à Varanasi — un instant suspendu, figé dans le cadre, avec la ville en toile de fond.
Et enfin, le soir venu.
Dans un minuscule restaurant bondé, le serveur m’indique une place à une table pour quatre. Déjà assis : Paul, Australien-Brésilien, un habitué des lieux, pour qui la ville semble n’avoir aucun secret. La conversation s’installe naturellement… jusqu’à ce qu’elle prenne une tournure inattendue.
Un groupe de femmes venues du Tamil Nadu s’installe à nos côtés, complétant les tables voisines. Et soudain, tout s’accélère. Les questions fusent. Les rires éclatent. Les regards s’illuminent. La barrière de la langue s’efface devant la spontanéité du moment.
Un de ces instants rares, imprévisibles, profondément humains.
Un souper qui ne se contente pas de nourrir… mais qui marque.
Et c’est ainsi que cette journée, commencée du mauvais pied, se termine exactement à l’opposé.
Du bon pied.
Et le cœur un peu plus léger.