Kushti, Aghoris et Moksha
Pour qui n’a jamais posé les pieds à Varanasi, ces trois mots sonnent comme une énigme. Ils m’intriguaient moi aussi, lors de mon premier passage ici, il y a deux ans. Aujourd’hui, je les vois autrement. Ils ne sont pas seulement des concepts : ils s’entrelacent, se répondent, et dessinent l’âme d’une ville où la vie, le corps et la mort cohabitent sans détour, au fil du labyrinthe des ghats.
La force comme prière
À l’aube, près de Tulsi Ghat, la lumière est encore douce, presque timide. Dans la terre ocre d’un akhara, les corps s’éveillent. Ici, la lutte — le Kushti — n’est pas un simple sport. C’est une offrande.
Avant même le premier combat, les pehlwans s’agenouillent, nettoient le sol avec soin, comme on préparerait un autel. Chaque geste est précis, respectueux. Puis viennent les exercices, les corps qui se tendent, se frôlent, s’affrontent. La puissance est brute, mais jamais agressive.
Sous le regard du maître, ils apprennent autant à prier qu’à lutter, dédiant leur discipline à Hanuman, symbole de force et de dévotion. Ici, la sueur devient langage, et chaque chute, une leçon d’humilité.
La transcendance des tabous
Un peu plus loin, à l’écart du tumulte, d’autres silhouettes apparaissent. Silencieuses, déroutantes. Les Aghoris.
On les aperçoit près des ghats de crémation, ou dans des recoins que les regards évitent. Recouverts de cendres, parfois humaines, ils incarnent une voie radicale, presque incompréhensible pour qui la découvre.
Mais leur logique est simple, presque désarmante : rien n’est impur. Rien ne doit être rejeté. Là où nous voyons la peur, ils cherchent le divin. Là où nous détournons les yeux, ils s’approchent.
Vivre avec la mort, l’embrasser même, devient pour eux un chemin vers la libération. Une manière de briser les illusions, de dépasser les frontières que nous imposons au réel.
La libération finale
Parler de la mort n’est jamais anodin. Chez nous, elle s’accompagne de silence, de noir, de retenue. Mais ici, à Varanasi, elle respire autrement.
Sur les rives du Gange, les bûchers ne s’éteignent jamais. À Manikarnika Ghat et Harishchandra Ghat, la fin de vie s’inscrit dans le quotidien, sans détour, sans filtre.
Ici, mourir n’est pas une tragédie. C’est une transition. Un passage vers la Moksha, cette libération ultime du cycle des renaissances.
J’ai longtemps hésité avant de m’approcher. Puis j’y suis allé, avec respect, presque sur la pointe des pieds. J’ai vu ces hommes porter, à bout de bras, des charges impressionnantes de bois. J’ai observé les familles, vêtues de blanc, se mêler au flot constant des curieux, des pèlerins, des passants.
Et au milieu de ce mouvement incessant, quelque chose d’étrangement apaisant. Une forme d’acceptation brute, sans artifice. Une vérité que l’on ne peut ni contourner, ni ignorer.
Une expérience irréelle, oui. Mais surtout indélébile.
Choisir les images pour accompagner cet article n’a pas été simple, surtout pour évoquer la Moksha sans trahir sa profondeur. Pour compléter ce portait riche en émotions, j’ai ajouté deux clichés en noir et blanc, des visages en prière, des corps en méditation.
Parce qu’au fond, ces trois dimensions — la force, la transgression, la libération — ne racontent pas seulement Varanasi. Elles nous interrogent.
Il me reste encore quelques jours ici. Le temps de continuer à observer, à ressentir… avant de reprendre la route, vers une autre ville, un autre pays.