Repousser ses limites

Il y a des idées qui naissent comme des évidences. Brillantes, inspirantes, presque inévitables.
Et puis il y a celles qui, avec un peu de recul… auraient peut-être mérité une seconde réflexion.

Pour ceux qui suivent ce blog, vous savez déjà que le futur sexagénaire vient tout juste de franchir un cap symbolique : entrer dans sa sixième décennie de vie d’aventurier. Et pour souligner dignement ce passage, j’avais imaginé quelque chose de spécial. Un moment fort. Un souvenir marquant.

Je vous confirme : marquant, ça l’a été.
Mais disons que la trace s’est davantage imprimée dans mes jambes que dans ma mémoire… quoique. À bien y penser, je ne suis pas près d’oublier.

Je vous préviens d’emblée : aujourd’hui, j’en ai long à raconter.

Une idée… mal interprétée

Tout avait pourtant commencé simplement.
Un petit trekking. Rien de trop ambitieux. Une balade tranquille dans les collines de l’Himalaya. Traverser quelques villages, rencontrer les gens, observer leur quotidien. Bref, exactement le genre d’expérience que je recherche depuis des années.

J’avais donc contacté une agence locale avec une demande très claire : quelque chose de doux, accessible, presque contemplatif.

La suite prouvera que le message ne s’est pas tout à fait rendu.

Le départ

Le 4 avril au matin, je monte dans un bus local avec mon guide. Très local.

Au départ, tout va bien. Nous sommes parmi les premiers passagers. Assis, relativement confortables. Mais arrêt après arrêt, le bus se remplit. Puis se remplit encore. Puis déborde. Littéralement.

À chaque montée de nouveaux passagers, la même question me traverse l’esprit :
Mais où vont-ils bien pouvoir s’installer?

Deux heures plus tard — deux longues heures — je n’ai toujours pas la réponse.

La première claque

Nous arrivons finalement à l’entrée du parc national de Shivapuri Nagarjun National Park. Formalités, file d’attente, enregistrement… puis direction le sentier.

Et là, sans préavis, le décor change.

Un escalier.
Interminable.
Puis un autre.

Je regarde vers le haut, puis vers mon guide, puis à nouveau vers le haut. Dans ma tête, une pensée naïve :
Les petites collines… les petits villages… ça commence quand?

Trois heures plus tard, toujours en montée, j’arrive enfin au tea house pour le lunch. Trempé, vidé, déjà à bout.

Le doute

Assis devant mon repas, une seule question :
Comment vais-je continuer?

Mon guide n’est pas dupe. Il voit bien que son client — fraîchement sexagénaire — est en train de rendre les armes. On évoque un plan B. Taxi. Pause prolongée. Nuit sur place.

Mes jambes, elles, ne négocient plus. Elles crient. Les crampes alternent d’une cuisse à l’autre, comme un mauvais jeu de ping-pong.

Et puis, contre toute attente… quelque chose change.
Un peu d’eau. Un peu de repos. Un peu de nourriture.

Un pseudo-miracle.

Le guide me regarde, hésitant mais encourageant :
I think you can do it… if we go slowly.

L’orgueil

Il n’en fallait pas plus.

Voir les autres randonneurs repartir, me saluer en passant… ça pique.
Alors je me lève.

Let’s try it.

Pas à pas. Lentement. Très lentement. Une marche à la fois. Des marches irrégulières, traîtresses, infinies.

Quinze minutes plus tard, les crampes reviennent.
Cuisse gauche. Genou droit. Puis l’inverse.

Mais cette fois, je gère. Je ralentis. Je m’arrête. Je respire.

La journée se résume à ça : avancer, souffrir, reprendre, continuer.

Et les villages?
Absents.

Seulement des sentiers forestiers, et parfois, entre deux nuages, une tentative de vue sur l’Himalaya. Nous sommes très loin du scénario imaginé.

Première victoire

Contre toute attente, nous atteignons Chisapani.

Un petit gîte charmant, presque vide. Une douche chaude — brûlante dans mon cas — et un rendez-vous au restaurant.

Ambiance feutrée. Trop feutrée.
Un couple japonais. Deux guides. Une cuisinière. Et moi.

Mais j’ai une alliée fidèle : une grosse bière froide.
C’est ma fête, après tout.

Bilan — Jour 1 :
14,3 km
26 298 pas
118 étages montés
2 bières

Le réveil

6h30. Le cadran sonne.
Mes jambes, elles, refusent le contrat.

Après négociation, elles acceptent de collaborer — maladroitement.

Le guide me lance un regard :
Ready?

Il m’annonce que la journée sera « majoritairement en descente ».
Disons que nous n’avons pas la même définition de « majorité ».

Vingt minutes plus tard : montée.

Trouver le rythme

La journée s’installe doucement. Les crampes reviennent, mais moins violentes. Mon corps semble s’adapter.

Je trouve un rythme. Lent, mais constant.

Au loin, Nagarkot apparaît. Comme une promesse. Ou plutôt… comme une bière froide suspendue devant un âne.

J’avance pour elle.

Une soirée… tranquille

À l’arrivée, mauvaise surprise : l’hôtel prévu est complet. Un groupe a tout pris.

Plan B.
Un hôtel plus modeste. Beaucoup plus modeste.

Et surtout… vide.

Encore une soirée en tête-à-tête avec moi-même. Et mes bières.

Bilan — Jour 2 :
22,8 km
39 422 pas
24 étages montés
2 bières

Le retour

Troisième matin. Étonnamment, mes jambes répondent présentes.

La descente s’amorce enfin. Et avec elle, les villages apparaissent. Des visages. Des salutations. Quelques échanges simples, mais sincères.

Ça fait du bien.

Bilan — Jour 3 :
16,1 km
25 733 pas
29 étages montés
1 seule bière…au retour à l’appartement

L’abandon… ou pas

Je ne vous mentirai pas : l’idée d’abandonner m’a traversé l’esprit. Plus d’une fois.

Un taxi. Une sortie facile. Une fin rapide.

Mais alors… qu’est-ce que j’aurais célébré, au juste?

Mes 60 ans méritaient mieux qu’un raccourci.

Alors j’ai continué.

Le vrai cadeau

Rien ne s’est déroulé comme prévu.
Pas de villages au début. Pas de paysages dégagés. Pas de célébration entourée.

Mais au final, le vrai cadeau était ailleurs.

Dans l’effort.
Dans la douleur.
Dans cette petite voix qui disait d’arrêter… et celle, plus discrète, qui murmurait de continuer.

J’ai repoussé mes limites.

Et ça, ça vaut toutes les célébrations.

Avec toute cette aventure, vous comprendrez que j’ai peu d’images à partager. Mon objectif était ailleurs : avancer, simplement.

Mais je vous laisse tout de même avec quelques clichés… et d’autres souvenirs de mes jours précédents à Katmandou.

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